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Langue des Signes Française : approche linguistique ou sociolinguistique ?

“Ce qui est unique pour l’homme est que son développement en tant qu’individu dépend de l’histoire de son espèce – pas de l’histoire qui est reflétée dans les gênes et chromosomes, mais plutôt de celle qui est reflétée dans une culture qui est à l’extérieur de sa vie et qui dépasse la capacité de chaque individu. Les limites du développement intellectuel dépendent de la manière dont une culture aide un individu à utiliser le potentiel intellectuel qu’il possède ».

Cette citation de J. Bruner tiré de l’ouvrage The relevance of education (1971) est le point de départ d’une recherche en sciences sociales dans le cadre de mon mémoire de fin d’étude de formatrice pour adultes réalisé en 2019. Dans ce dernier, il était question pour moi de réfléchir et de retravailler l’ingénierie de formation de la première version de  mon atelier du mercredi autour de la langue des signes française. C’est une enquête documentaire poussée ainsi qu’une enquête exploratoire auprès de 37 professionnels de l’animation qui m’a permis d’obtenir les différents éléments qui composent cet article.

Dans la première formulation de mon atelier « Langue des Signes Française » (saison 1 des ateliers du mercredi), j’ai cherché à savoir quel était le sens et les enjeux de l’apprentissage de la langue des signes française pour les professionnels de l’animation. Je mettais l’approche linguistique au centre de mon questionnement. Or, aujourd’hui, après avoir fait mon mémoire de recherche, je pense que ce questionnement devrait plutôt être centré sur une approche sociolinguistique de la communauté sourde. De ce fait, 4 axes de travail viennent remodeler ma proposition d’atelier du mercredi autour de cette langue.

Communauté plutôt que handicap

Il est important de faire comprendre aux professionnels de l’animation que les sourds ne perçoivent pas leur surdité comme un handicap. C’est la société et les lois votées qui renforcent la confusion (rappelons tout de même que la langue des signes française n’est autorisé en France que depuis la loi de 2005… celle sur le handicap donc). Le fait est, que les représentations de la société sur les sourds renforcent leur ancrage dans la communauté et leur isolement. Aussi, alors que la loi française fait en sorte d’inclure les sourds en prévoyant des mesures et en essayant de les appliquer, notamment dans les écoles, cette inclusion est parfois préjudiciable pour beaucoup de sourds. Ainsi, l’atelier du mercredi doit d’abord porter sur la compréhension des sourds comme une communauté linguistique minoritaire plutôt que comme exclusivement en situation de handicap.

Le vrai handicap : la communication

Les professionnels de l’animation doivent comprendre qu’un sourd n’est pas en situation de handicap s’il peut comprendre et se faire comprendre. C’est le cas par exemple quand ils parlent la langue des signes avec quelqu’un qui parle la langue des signes. En tant qu’entendants, nous pouvons nous aussi nous retrouver en situation de handicap face à quelqu’un qui ne parle pas la même langue que nous (En ce qui me concerne, si demain une personne vient me parler en Autrichien, je serais bien embêtée… Je serais donc en situation de handicap. Il en est de même si un sourd vient me parler en langue des signes). L’important, n’est pas de parler la langue de l’un ou de l’autre mais d’arriver à se comprendre dans une communication ou aucune langue n’est supérieure à une autre.

Sociologie plutôt que linguistique

La chance pour qu’un professionnel de l’animation rencontre un sourd lors de ses activités professionnelles est très mince et apprendre la langue des signes française n’est selon moi pas l’enjeu principal pour l’intégration des sourds. Ce que je veux dire par là, c’est que ce n’est pas seulement en apprenant à parler la langue des signes que les professionnels de l’animation pourront permettre une intégration plus forte des personnes sourdes dans la société. En effet, l’histoire des sourds est très dense (et ceux qui ont pu participer à mes derniers ateliers savent aussi qu’elle est très injuste). Aussi, mon rôle principal en tant que formatrice est d’abord de faire comprendre les enjeux qui traversent la communauté sourde (utilisation et déformation de leur langue auprès des jeunes publics, moquerie des interprètes LSF pendant les discours télévisés…). Cela permettrait déjà une avancée dans leur inclusion et surtout empêcherait la construction de stéréotypes au sein des professionnels de l’animation.

Esprit critique plutôt que coopération

Dans la première saison des ateliers du mercredi, la coopération était la compétence transversale que j’avais choisi de développer. L’idée était de permettre aux professionnels de l’animation d’apprendre la langue des signes pour se sentir capable d’accueillir des publics sourds. L’action de formation était centrée sur les professionnels de l’animation, sur ce que ça pouvait leur apporter à eux. Au final, cette première expérience des ateliers m’a démontré qu’apprendre la langue des signes aux professionnels de l’animation pouvait ne pas améliorer la condition des sourds. Au contraire, le fait qu’ils puissent trouver la langue des signes « cool », « inédite », « sympathique » renforçait les stéréotypes et discriminait les sourds. Ces derniers n’étaient vus que sous l’angle de leur langue et non de leur culture.

L’enjeu principal de l’atelier ne doit donc pas être de chercher à coopérer mais plutôt d’éveiller son esprit critique.

Pour conclure : une approche sociolinguistique plutôt que linguistique

Ce mémoire m’a permis de déconstruire en partie ma première version de mon atelier sur la langue des signes. En effet, j’ai souhaité travailler le thème de la langue des signes et de la communauté sourde en nous centrant sur les sourds et non plus sur les professionnels de l’animation. Selon moi, c’est en réfléchissant à la condition des sourds et à leur intégration actuelle dans la société que les professionnels de l’animation pourront l’améliorer. Aussi, je commence maintenant mes ateliers par une déconstruction des stéréotypes que nous pouvons avoir sur ces personnes. J’enchaîne très rapidement sur la notion de « communauté sourde » et prends un temps important pour expliquer son histoire, ses avancées. De même, alors que j’expliquais avant ce qu’était concrètement le handicap auditif, je n’y passe plus beaucoup de temps aujourd’hui. L’approche sociologique est poussée jusqu’au décorticage des lois, notamment celle de 2005 et sur la place qu’elle donne aux personnes en situation de handicap auditif. Dans l’atelier, je m’appuie aussi sur la série SKAM et sur sa saison 5, qui met en avant le parcours d’un jeune entendant qui devient sourd du jour au lendemain. Les acteurs qui jouent dans cette série française sont eux-mêmes sourds et nous livrent des scènes frappantes par leur réalité. Enfin, j’aborde la question linguistique sous l’angle de l’apprentissage du vocabulaire quotidien, de quoi pouvoir se présenter et communiquer brièvement avec un sourd.

 

Cette thématique très en vogue aujourd’hui, intéresse souvent les stagiaires de Trajectoire Formation. Aussi, Fanny DJENIDI, stagiaire de BPJEPS Loisirs Tous Publics a proposé dans le cadre de sa certification UC4 un projet d’activité sur la langue des signes. Ce projet reprend concrètement les points théoriques développés aujourd’hui. Son expérience fera l’objet d’un prochain article dans Transformation.

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