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La danse alliée du vivre ensemble ?

Guillaume Dopus – "Equilibre et mouvement"




Pour une danse en partage


Se laisser aller à danser les yeux fermés dans une salle obscure ou encore aveuglés par les effets lumineux des stroboscopes. Ressentir la présence de l’autre, dans sa différence et en apprécier la proximité. Être ensemble, dans un même élan d’énergie. Vibrer, à l’infini, à l’intérieur de la complexité de notre sensibilité. Être emporté…

Notre société a tendance à réduire la danse à une activité secondaire, un divertissement. Pourtant, son importance dans l’équilibre individuel et social peut être déterminante. Aujourd’hui, les pratiques amateurs et collectives connaissent une importante recrudescence, mais trop de gens pensent encore que la danse est réservée aux seuls danseurs, trop d’hommes considèrent que c’est une activité pour femmes. La plupart des personnes âgées imaginent qu’elle ne concerne que les jeunes, sans parler des handicapés qui n’osent pas y aller sous prétexte qu’il faudrait un corps agile et exercé

La question du vivre ensemble se pose. Comment sortir de l’inquiétude face à l’autre (l’étranger, le vieux, le jeune de banlieue, l’exclus, le pauvre, l’handicapé, le malade…) sauf à trouver avec lui une commune mesure, quelque chose à partager au-delà de nos origines sociales et ethniques ? La danse peut elle aider à remplir cet office ?

Danser ensemble, c’est emprunter un chemin qui peut nous libérer de notre individualité, nous disposer à faire société, nous rééquilibrer en honorant les deux pôles de notre identité, le collectif et l’individuel. Danser nous met en résonance les uns les autres, apaise notre désir paradoxal de dire « nous » en préservant le « je ». On y rejoint l’universel sans quitter le particulier. Danser nous élève au dessus de nos limites, nous décentre de notre « moi », nous donne accès à un monde plus essentiel dont chacun de nous est une expression singulière. Ephémère et impalpable, la danse est le plus intime et le plus personnel des arts puisqu’elle exige l’engagement de tout le corps. D’où sa difficulté d’approche et l’hésitation de beaucoup à oser y entrer. Pourtant, cet art touche à l’enchantement du sensible, à l’essence du divin, au mystère, et à notre nature. Le chorégraphe cherche à mobiliser différentes compétences du corps. Celui du danseur est spécialisé. Il réunit un ensemble de savoir-faire susceptible de répondre aux besoins et au style de chaque créateur. Impliquant une grande virtuosité, le travail du corps est alors très technique, centré sur la possibilité d’exécuter certains mouvements. Si différents chorégraphes raffolent de ces jeux de technicité, d’autres se penchent sur des états plus sensibles, humains, généreux avec le souci d’offrir au public des sources d’émotions. Le danseur n’est pas seulement un exécutant, un virtuose. Il doit donner au corps les moyens de se ressourcer et à l’esprit une attention l’invitant au merveilleux de l’instant pour découvrir son chant intérieur, source de son émotion. Dans le perfectionnement de ces sensations il progresse dans sa connaissance et augmente ses moyens d’expressions.
Une métamorphose, une intelligence physique où le bonheur de danser véhicule.

Dans mon parcours d’artiste chorégraphique, j’ai traversé différents projets pour amateurs. Un en particulier me laisse une profonde empreinte. Un projet régénérant qui montre que l’art est à la portée de chaque individu, qu’il se nourrit de la vie et permet à chacun de se sentir investi d’un nouveau rôle actif. Réunir un danseur et une personne qui ne l’est pas permet d’apprendre de l’autre, à l’autre et d’avancer vers un nouveau chemin. Made in …série, est cette oeuvre. Pièce participative pour 99 amateurs. Coréalisée par la chorégraphe Joanne Leighton et cinq danseurs professionnels complices, animés par ce même désir d’expérience autre, de mise en commun d’un savoir spécifique et par l’envie de quitter un entre-soi dont la danse est trop souvent victime. Nourrir et se nourrir.

Made in Strasbourg, Metz, Charleroi, Paris, Belfort, Oldenbourg, Dijon, Freiburg, Nancy , Saint Etienne du Rouvray, Vesoul, lycées, Perth. Couleurs de peaux, langues étrangères, cultures se mélangent avec une facilité déconcertante et prouve que l’art est un réel vecteur de ralliement des populations.

À l’heure d’une grande individualisation, il semble pertinent d’interroger l’ensemble, le commun, ce qui rassemble dans les perceptions et les sensations, de questionner ce que fonde l’homogène et l’hétéroclite, le singulier et le pluriel, l’unisson et le partage. En ce sens, ce projet permet d’encourager plusieurs centaines de personnes à participer à un événement chorégraphique entièrement connecté à leur ville, leur ressemblant et les rapprochant. Made in… se situe dans la rencontre entre des pratiques sociales du corps en mouvement, explorant en les défaisant, les articulations entre amateurs et professionnels, entre spectateurs et danseurs.

Destiné à être présenté dans l’espace public, Made in… se joue des espaces et avec l’espace qui est un de ses principaux composants. Activé par l’effet de masse des participants qui le module, le déforme, le compresse ou le disperse, il devient un objet architectural mouvant. Altérer le réel en y introduisant des propositions artistiques pour en modifier la perception. Basé sur des actions empruntées aux gestes quotidiens, l’acte banal de marcher, s’allonger, courir, s’aligner, se regrouper se mue en une proposition étrange par un principe de contamination du mouvement, de respiration ajustée au rythme de chacun. Gestuelle sobre, essentielle, évidente comme une volée d’oiseaux qui change de direction en plein ciel. L’effet produit presque anodin, et pourtant poétique traverse nos corps en mouvement et entraine derrière lui une constellation de particules de sens, qui aussitôt éveillée, s’apprête à aller vers d’autres intentions. Aucun repère musical, aucun compte. Juste l’écoute commune du groupe.

Les oeuvres chorégraphiques en nourrissant notre exigence et notre pensée nous conduisent vers une compréhension du monde plus détaillée et précise. Elles se déposent dans le secret des corps, flottent dans les mémoires silencieuses et intangibles. Elles ouvrent de nouveaux horizons de liberté, forgent parfois des relations solidaires pour la vie. Dans les corps comme dans les coeurs.


                                                                                                                                                                                                             Marie-pierre Jaux

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