« Pourquoi veut-on casser un outil qui marche ? »

« Pourquoi veut-on casser un outil qui marche ? » C'est en ces mots que Jean-Louis Bianco, ancien président de l'Observatoire de la laïcité s'exprimait le 4 avril dernier au micro de France Inter pour dénoncer la fin annoncée de cet organisme, créé en 2007, installé en 2013.

Il vantait dans cet entretien un bilan « extraordinaire » et la production d'outils jugés « exceptionnels par les acteurs de terrain ». Acteur de terrain, je le suis, en tant que formateur, depuis ses débuts en 2015, du plan VRL (Valeurs de la République et Laïcité), et je partage cet avis sans nuances.

Oui, les outils de l'observatoire m'ont été d'une grande aide et ils ont bénéficié aussi aux stagiaires de TF quand il s'agissait de trouver quelques réponses aux difficultés rencontrées dans la vraie vie. Mais au-delà, c'est aussi - et surtout - la vision d'une laïcité apaisée que je partage avec les acteurs de l'observatoire. L'apaisement, c'était le maître mot des artisans de la Loi de 1905 (écouter à ce sujet le podcast d'une émission de France Culture sur la contribution d'Aristide Briant à cet édifice républicain), dans une France aux bords de la guerre civile.

Loin de cet apaisement, c'est avec effarement que j'observe les évolutions en cours, échos d'une société qui renoue avec l'affrontement sur fond de convictions religieuses antagonistes ou, pire, de relents coloniaux et racistes qu'on pensait dépassés. Les débats au Sénat et à l'Assemblée nationale autour de la Loi sur les séparatismes, la réactions d'une Secrétaire d'État aux propos d'une jeunesse qui s'exprime avec franchise, les multiples récupérations autour de la laïcité (il suffit de taper le mot "laïque" dans un moteur de recherche pour faire le constat que les ennemis acharnés de la laïcité en 1905 sont devenus ses adorateurs, pensant ce principe non pas comme un élément de concorde mais comme l'ultime rempart au service d'une supposée identité judéo-chrétienne de notre pays), tout cela donne le ton.

Dans la formation VRL, nous passons un peu de temps sur le concept de laïcisme, « volonté de protéger l'espace public de toute ingérence religieuse ». Sauf qu'aujourd'hui, les anciens « bouffeurs de curés » sont rejoints par celles et ceux qui voient dans les porteur-se-s de voile ou de djellaba (vieille rengaine millénaire) des croyants de seconde zone, des prosélytes sans scrupules, quand il ne s'agit pas d'ennemis jurés de la République et de la démocratie.

Apaiser, redire, inlassablement, que cette Loi de 1905 est une Loi de liberté, que les convictions - religieuses ou non - sont aussi le ferment d'une démocratie, parler de la liberté de conscience, qui est - quand même, faut-il le rappeler ? -  une composante clé de l'émancipation, tel est le sens de mon engagement dans ce processus de transmission, de confrontation, de réflexion que sont les formations VRL.

Si la suppression de l'Observatoire est l'Acte I d'une refonte du principe de laïcité tel qu'il est aujourd'hui, depuis 1905, et dans lequel je me reconnais, alors ce sera la fin de mon engagement dans cette aventure humaine. Je ne serai pas la courroie de transmission d'un principe auquel je n'adhèrerais plus. Mais rien ne nous empêche cependant de poursuivre un chemin qui ne soit pas dans l'air du temps, de continuer, contre vents et marées, à soutenir, dans nos contenus de formation, une conception qui soit celle des fondateurs éclairés de la Loi de 1905, plutôt que celle de ses liquidateurs. C'est un parti-pris qui pourrait être celui de TF, presque un acte de résistance !